Ils ont plusieurs métiers à la fois, dynamitent à loisir les codes traditionnels du travail en empilant les jobs mais surtout en inventant leur propre équilibre. Hyperactifs, multitâches, les « slashers » sont de plus en plus nombreux. Miser sur l’expérience et l’épanouissement personnel plutôt que sur un CDI, et si c’était ça, la nouvelle donne ?

Loin d’être né du dernier hashtag, le terme va bientôt fêter ses 10 ans. Popularisé dans les années 2006-2007, le concept a fait couler beaucoup de pixels depuis la publication du livre de MarciAlboher, One Person/Multiple Careers. L’auteur s’est rendu compte que répondre à la simple question « que faites-vous dans la vie ? » devenait aujourd’hui bien souvent une aventure digne d’une épopée romanesque. Et ce phénomène n’existe pas qu’aux États-Unis.

Fin 2014, la France comptait 982.000 auto-entrepreneurs. Si tous ne sont pas mutli-jobs, le statut est pourtant propice au cumul. Les alliances prêtent d’ailleurs souvent à sourire. Au traditionnel comédien/serveur viennent maintenant s’ajouter des mutants aux titres à rallonge : policier/sophrologue ou journaliste/prof de macramé, sans parler de l’entrepreneur/prof de salsa… La liste est aussi longue qu’il existe de slashers

Mais qui sont ces zappeurs professionnels ?

Ils ont entre 25 et 35 ans et ils sont en train de révolutionner notre vision de l’univers professionnel. Le schéma traditionnel – un même métier toute une vie – n’était plus adapté aux mutations rapides des marchés, à l’émergence de nouveaux secteurs d’activités, ni même aux désirs des générations actives dans les années 2000. On savait qu’on devrait changer de métier au cours de notre carrière et que, dans l’exercice de chacun, il faudrait être en veille, savoir se renouveler, suivre des formations régulières…

Mais les slashers ont redessiné la ligne chronologique de la carrière contemporaine. Ils n’apposent plus différents métiers les uns à côté des autres : ils les superposent. Ils ont inventé le zapping professionnel.

Ils ont acquis une vision globale des avantages et des inconvénients de chacun. Et ils cumulent ceux qui les intéressent avec une dextérité de jongleur : un mi-temps salarié par-ci, des prestations régulières et facturées par-là, quelques missions ponctuelles. C’est chronophage, bien sûr, mais en contrepartie du temps sacrifié, ils affirment gagner en autonomie d’organisation.

Les désillusionnés du système traditionnel

Devoir se battre pour un CDI ? L’enjeu n’en vaut pas la chandelle. Les slashers n’accordent aucun crédit à l’avancement, à l’ancienneté, aux augmentations, autant de carottes qui légitimaient le système professionnel traditionnel aux yeux des générations précédentes. Ils n’ont pas l’espoir de réussir leur vie au sein d’une entreprise. Ils savent bien que l’échelle hiérarchique peut être escaladée, mais ils savent aussi qu’elle ne mène pas à leur idée de la réussite. Il s’agit d’une frange de la population active qui accorde de l’importance au bien-être, à la réalisation person.

Ainsi, les slashers peuvent accepter d’être mal payés, mais il y a une chose sur laquelle ils ne transigent pas : leur rêve professionnel. « J’exercerai plusieurs métiers tant que ma passion seule ne suffira pas à payer les charges », affirme Gontran. Aucun d’entre eux ne dissocie l’univers professionnel et affectif : le travail doit être une passion, si ce n’est globalement, au moins en partie. Ils sont prêts à travailler plus, non pas pour gagner plus, mais pour faire ce qu’ils aiment. Ils ne rêvent pas de salaires mirobolants, ni à court ni à long terme, mais d’un travail qui soit le reflet de leur personnalité.

La génération Ctrl+T

Le meilleur argument de vente en micro-informatique, c’est la puissance d’une machine qui permet d’effectuer un maximum de tâches simultanées. Les slashers sont les purs produits d’une société informatisée qui a fait de la simultanéité une priorité. On leur a enseigné à réaliser une tâche à la fois, à se concentrer sur ce qu’ils étaient en train de faire. Ils ont bien écouté… puis, ils sont retournés devant leur PC ouvrir 12 fenêtres sur un navigateur et 3 ou 4 logiciels en même temps. La simultanéité est devenue un comportement intuitif et les slashers n’ont fait que l’adapter à l’organisation de leur temps de travail.

La plupart d’entre eux se définissent volontiers comme « hyperactifs ». Mais cette hyperactivité est avant tout culturelle : les jeunes générations ne supportent pas de s’ennuyer. On télécharge des mp3 pendant qu’on regarde une série en streaming et si le streaming rame, on en profite pour aller lire un article sur Wikipédia. On est tous des slashers : on a peur de l’inaction, de l’ennui, du temps mort entre deux activités.

Sur-alimentés en images, boulimiques de divertissements, et avec, à leur disposition, toujours plus de moyens de communication, les trentenaires du XXIème siècle ont construit leur identité par ajouts successifs : à la culture scolaire (la grande majorité des slashers a un bac+4 ou +5) ils ont ajouté la culture télévisuelle, puis la culture internet ; à cause de la rapidité avec laquelle évoluent les technologies modernes, ils ont été obligés d’apprendre à maîtriser régulièrement de nouveaux outils, pour leur usage personnel. Ils savent prendre des photos, les retoucher, filmer, monter des images, mixer du son… Ils sont devenus compétents dans de nombreux secteurs et capables d’apprendre rapidement de nouvelles techniques, d’assimiler de nouveaux codes. A chaque corde supplémentaire à leur arc, ils acquièrent des compétences mais surtout ils démultiplient leur réseau de références culturelles et étendent leur réseau social. En multipliant les centres d’intérêts, on multiplie aussi les opportunités et les rencontres.

A ce stade, il ne reste plus qu’à transposer ces atouts dans un cadre professionnel pour devenir un slasher. Encore une fois, c’est technologiquement possible. La maîtrise de logiciels ouvre l’exercice de certains métiers à un public d’amateurs, la publicité sur les blogs permet de rentabiliser un simple hobby, les nombreuses plateformes de diffusion vidéo offrent l’opportunité de se faire connaître et les réseaux sociaux sont des viviers de clients ou de partenaires potentiels.

 

Il s’agit moins de tout faire en même temps que de ne se fermer aucune porte. Le slasher veut pouvoir changer de voie à n’importe quel moment, se réinventer. Il a peur de se retourner et de se dire « il est trop tard maintenant pour prendre un autre chemin ».

Cette attitude professionnelle révèle une exigence très moderne : le refus du choix. On suspend le moment de la décision pour garder ouvert l’univers des possibles. A la question « Qu’est-ce que tu veux faire quand tu seras grand ? », les futurs slashers n’avaient pas de réponse ou alors, ils en avaient trop, ce qui revient au même. Ils sont comme certains acteurs qui affirment avoir choisi une carrière dans le cinéma pour exercer tous les métiers du monde selon les rôles joués. « On n’a qu’une vie, résume Laila, alors vivons-en plusieurs… ».

Car la spécialisation professionnelle dans un seul domaine ne réduirait pas seulement le champ d’action des slashers mais rétrécirait aussi leur identité. Le slasher est l’auteur d’une vie qu’il veut pouvoir raconter. Or, ce qui fait sa valeur narrative, c’est justement la multiplicité de ses facettes.

Si le slasher alterne les métiers avec un enthousiasme quasi schizophrénique, c’est parce qu’il prend plaisir à cultiver sa différence

Ce comportement de « dilettante hyperactif » a été analysé par les sociologues comme une volonté de retarder le passage à l’âge adulte. Derrière l’énergie inépuisable que les slashers déploient à ne pas se laisser enfermer, à refuser les étiquettes, à conserver leur liberté professionnelle, subsisterait donc encore l’inertie d’une génération qui refuse de prendre les responsabilités que les aînés attendent d’elle.

Et vous allez vous devenir un slasher ? Moi j’en suis déjà une.